Rencontres 2025 - Atelier "P(a)enser la fin des lieux"

Date et lieu : 18 juillet 2025. 10h-12h30 au BAM
Animateurices : Marine Cnudde (MRJC) et Raphaël Jourjon (RELIER)


L’atelier propose d’aborder la fin des lieux, plutôt dans le sens de la finitude. Que se passe-t-il quand un projet s’arrête ou risque de s’arrêter ?
On commence par un tour de table avec la douzaine de personnes présentes ; l’occasion de présenter rapidement ses lieux et structures d’implication… et de faire faire part de ses attentes et questions pour l’atelier.

I. Tour de table

Raphaël : vit en sud Aveyron. Animateur salarié de l’association Relier. Travaille dans un lieu où l’on partage des locaux entre associations, au-dessus du café associatif Le Lieu-dit. Confronté à des incertitudes sur le fait de pouvoir garder le lieu, avec des questionnements : Faut-il s’organiser pour être propriétaires ? Solidarité entre les occupants du lieu ? Co-responsabilite sur l’entretien...
Morgane : dans un lieu que j’ai initié pendant 6 ans qui a fermé en 2021. Discussion au cours du festival qui donne envie de rediscuter de ce lieu.
Clémentine : je travaillais sur un lieu dans le Finistère sud. Le titre de l’atelier m’a fait tilter car ces derniers temps je me suis beaucoup épuisée dans le lieu. J’ai besoin de réfléchir à la place de ces lieux : ils ont du sens mais à quel prix ? Faut-il être indispensable ?
Nader : Je fais partie de l’association soudanaise de Rennes et bénévole au BAM. Animation de l’atelier des cours arabes. Intéressé par la question de la fin du BAM, le bâtiment sera détruit... or on est une cinquantaine dedans !
Marine : concernée au titre du MRJC, sur les Fabriques du monde rural...
Adeline : Café-cantine associatif « Les bons restes » à Reims. On est allés chercher la collectivité pour faire des choses. Bâtiment appartient à la communauté urbaine, convention d’objectifs avec le Grand Reims. Bail précaire. On sait que le local sera détruit. Gratuité en échange de travaux au départ, mais maintenant un loyer. Se projeter à 4 à 5 ans mais au vu des élections, pas gagné...
Jean-Philip : confondateur d’un tiers-lieu culturel en Seine St Denis : le Sample, sur le site des anciens ateliers Publison à Bagnolet, mis à disposition par SOPIC. Bail précaire sur bâtiment qui va être démoli. On ne connait pas la fin : ça devait être pour 18 mois mais là on re-signe sur 1 ans. Enjeu de projection notamment pour les salariés.
Keren ou Hélène : militante pour une association d’aide alimentaire, avec épicerie gratuite, ateliers de réparation, salon de coiffure solidaire... située dans un ancien hôpital pendant 5 ans. Ont quitté les lieux en avril. On continue à accueillir des personnes à la rue dans un nouveau local mais en bail précaire. Des endroits avec beaucoup d’assos, on a célébré mais on veut que ça cicatrise bien.
Noémie : travaille avec le PMU (Pari des mutations urbaines) aux Lococotiers, lieu collectif à Ambert (63), entre Clermont-Ferrand et St Etienne. Propriétaires en SCI, avec d’autres soucis (de propriétaires :-) : possibilité d’une fin, instabilité mais parfois déni. Et à titre personnel, je vis dans un habitat collectif qui arrive à sa fin...
Julie : Coordinatrice d’un lieu intermédiaire (avec Cie de théâtre, jeunes auteurs et journalistes...) qui existe depuis 18 ans malgré la précarité ; on s’approche beaucoup de la fin prévue en juin 2026 (destruction prévue... pour construire un parking !). Comment en tant que nouvelles salariées on pense ce problème sur un lieu ancien ? Où met-on l’énergie ?
Marie Océane : MRJC. Accompagne des projets de jeunes sur des territoires ruraux (avec/ dans des tiers-lieux). 3 projets « Fabriques du monde rural » en place à son arrivée ; 2 ont eu des grosses difficultés. Fins pas prévues car on était propriétaires... Dissocier fin des projets / fins des lieux ? Dynamique où il faut assumer ses choix.
Pierre-Arnaud : membre d’Aminti, asso de quartier de Cleunay, occupante du BAM à Rennes. Va nous parler de la fin du BAM qui était prévue mais pas préparée…


II. Témoignages

1. Dans quel contexte la question de la fin des lieux se pose-t-elle pour vous / votre structure / projet ?
2. Avez-vous mis en place des chose particulières pour vous y préparer ou y faire face ?
3. Que retenez-vous de cette expérience ou situation ?

• Marie-Océane – MRJC et leurs « Fabriques du monde rural »
Contexte et histoire : le MRJC avait fait l’acquisition d’appartements à Paris ; or l’activité de l’association est en rural. Voilà une dizaine d’années, le MRJC a décidé de vendre ces bâtiments pour investir 4 lieux ruraux avec des bâtiments dans l’Oise, l’Ain, la Creuse et en Haute-Saône. Ce seront des « Fabriques du monde rural », des lieux ouverts où les initiatives locales trouvent à s’exprimer en faisant le lien avec la dynamique nationale - le site du MRJC parle de « lieux collectifs et solidaires en milieu rural, pouvant abriter café associatif, hébergement de groupe, événements… » Mais cela a aussi engendré des flous sur les objectifs, le portage et parfois des conflits, posant les questions de l’opportunité et des manières d’arrêter certains de ces projets.
  • > Pour la fabrique de l’Oise, bâtiment acheté en 2016 dans une commune de 1000 habitants. Diagnostic établi et validé par la commission nationale, mais des tensions sont très vite apparues entre les salariés en local et la personne en charge de ces projets. Des difficultés financières de la section locale en 2017 qui est mise sous tutelle. Des départs et renouvellements dus aux mandats de 3 ans et aux salariés non remplacés. Des questionnements sur le maintien du projet entre le CA local et le CA national. Le CA local décide de vendre la fabrique et le national suit. Mais des difficultés à cicatriser notamment dues au fait que la fin n’a pas été discutée.
À la suite de sa revente, l’historique de la fabrique de l’Oise a été reconstitué et une commission a tenté d’identifier des critères pour soigner la fin des lieux et les causes de dysfonctionnement :
- posture du siège à clarifier (pas toujours unifiée),
- accepter la responsabilité plus forte de l’échelon national (financière)
- accompagner la section locale en entier,
- bien lister l’ensemble des cercles concernés
- avoir une tierce-personne en médiation
- formaliser une décision finale commune
- réfléchir à comment annoncer la fin et travailler les suites,
- accueillir les phases de deuil dans l’accompagnement,
- être au clair sur la manière de gérer le lieu, prendre le temps du bilan : mettre en avant aussi le positif du projet.
  • > Pour l’Ain, le processus est toujours en cours. Au moment où la commission travaille ces critères, on sentait que la fabrique du Revermont allait vers une fin. Le Revermont est une maison bourgeoise achetée en 2017 avec tout à refaire. Budget à 1,5 millions d’euros. Obtention d’un PC, travaux en chantiers participatifs. On n’arrive pas à atterrir sur un plan de financement malgré la diversité des pistes.
Des premières activités démarrent : coworking et activités culturelles ouvertes à l’extérieur. Des difficultés à construire une vision avec le collectif, qui finira par refuser (la veille du CA national) de porter le projet de gîte collectif prévu pour accueillir des séjours du MRJC, d’autres orgas de jeunesse et des touristes.
Le MRJC souhaite alors se séparer de la propriété du bâtiment en recentrant sur les activités du MRJC, mais décision mal comprise du collectif sur place. S’ensuit une phase où aucun des critères n’est respecté : difficultés de communication auprès des partenaires et des élus locaux, manque de discussions internes, etc. Aujourd’hui, le bâtiment va être vendu mais réflexion sur le projet « social » dans un autre lieu lieu ; travaux sur « futurs souhaitables » en lien avec un soutien de la CAF (demande d’agrément EVS) et d’autres partenaires locaux.
« Plein de choses qu’on n’a pas pu faire : on est coincés par les investissements déjà réalisés. Mais ça reste dans les projets du MRJC : droit à l’erreur, expérimentation... sans négliger les coûts financier, technique et humains ». C’est intéressant de voir comment ont évolué les collectifs ; les postures et réalités sont différentes selon les régions...
Dans l’Oise, le salarié coordinateur local est parti en rupture conventionnelle. Consensus sur le départ. La section a continué ses activités ailleurs.
Revermont : une salariée est devenue bénévole et l’autre est parti. Le CA de l’Ain s’est désinvesti progressivement du projet, un collectif de « plus de 30 ans » a repris la main, ce qui questionne leur place dans le mouvement MRJC...
Il reste aujourd’hui un projet de Fabrique en Haute-Saône.

Pierre-Arnaud, de l’association Aminti, témoigne sur le BAM (Bâtiment à modeler) dont elle est occupante.
Contexte : La destruction prévue du BAM s’inscrit dans un projet de reconstruction du quartier Cleunay à Rennes. Cela a une incidence forte sur la vie des habitants.
L’histoire commence après la seconde guerre mondiale avec le logement d’émigrés dans des baraquements, en « cité d’urgence » - opération HVS : (habitat et vie sociale) ; des barres d’immeubles sont construites pour accueillir plus de monde, puis évolution de la réglementation sur les construction en hauteur. Le BAM date de 1957 et réunit rapidement une MJC, une bibliothèque et une salle de concert. Le quartier a vécu plusieurs périodes d’immigration ; un esprit de village s’est développé progressivement - Cleunay est un des plus petits quartiers classés en « politique de la ville ». De nombreux habitants sont passés dans cette MJC, un lien assez fort s’est construit avec l’équipement ; récemment, un nouveau lieu a été créé à proximité ,« l’Antipode », mais les habitants ne se sentent pas vraiment concernés car ils souhaitent avant tout avoir un lieu de rencontres...
Un appel à projets est lancé pour une occupation temporaire, mais la mairie ne se pose pas la question de la fin. La BAM est une association collégiale, réunissant de nombreuses structures, et n’a donc pas de point de vue unitaire : certaines dépendent de la mairie, d’autres veulent rentrer dans le rapport de force, d’autres ne savent pas. Plusieurs groupes de travail sont en place :
- groupe interne au BAM
- comité de quartier sur la place des associations
- AG sur le renouvellement du quartier au sens large
La multiplicité des groupes et des réunions fait que les membres sont dans différents espaces. Beaucoup de temps de transmission d’information (plus que de travail commun effectif). La force et la faiblesse du BAM, c’est d’avoir une diversité de structures avec des méthodes de travail différentes.
Ces groupes abordent les sujets du relogement, de l’urbanisation du quartier, les besoins de certaines associations - un projet de rez-de-chaussée associatifs est évoqué dans 3 immeubles qui vont être reconstruits alentour.
Des tensions apparaissent entre des collectifs militants et certaines associations du BAM qui ont besoin d’être en lien avec / soutenues par la mairie. Certains se lient avec des partis politiques. On espère pouvoir discuter les termes mais une échéance arrive (mi 2026) et on ne sait pas sur quel pied danser....
Le lieu a donc une histoire et a dépassé ses ambitions initiales. Va-t-on trouver un endroit pour transposer ce qui a été vécu ? Les différentes populations et activités risquent d’être éclatées dans la ville...

L’Estran à Clermont-Ferrand : témoignage de l‘ancienne salariée coordinatrice, Félicie DUFOURMANTELLE (rapporté par Raphaël) :
Extraits du doc de présentation du projet, pour replacer le contexte :
Un peu d’histoire...

C’est en 1993/1994 que l’association Crefad Auvergne décidait l’acquisition, la rénovation et l’aménagement d’une ancienne fabrique de meubles en centre-ville de Clermont-Ferrand, à proximité de la place Gaillard. Rejointe et soutenue par l’association Etude et Chantiers, l’association l’Oeil Ecoute (association de spectateurs, préfiguration de La Comédie), puis deux ans plus tard par le café-lecture les Augustes qui ouvrira tout à côté, le CIR (Centre info rock) et Les Cigales, ces locaux inter-associatifs créèrent ce que nous appellerions aujourd’hui un tiers-lieu associatif dénommé l’Estran, clin d’oeil à cet espace du littoral foisonnant de biodiversité.

Chantiers collectifs de bénévoles, artisans amis, emprunt bancaire, l’énergie de tous s'incarna dans ce lieu pour le transformer, en créant salles de réunions et de formation, patio central de convivialité, bureaux, mais aussi pour le fonctionnement quotidien partage des outils de communication, de copieur, de fournitures, d’outils audio-visuels…

Au fil des années, des associations disparaîtront, certaines déménageront et de nombreuses autres rejoindront ce collectif inter-associatif : Terre de Liens Auvergne, CELAVAR AURA, Îlots Paysans, couveuse Starter, compagnie Axotolt, MAGE, CACIAURA, Réseau des Crefad, Réseau des Cafés Culturels et Cantines Associatives, CoTravaux, CAAP, Petits frères des pauvres…

Après 28 années de fonctionnement, les locaux deviennent trop étroits, moins adaptés aux fonctionnements associatifs, très énergivores et toute extension extérieure s’avérant impossible, la nécessité de rénover et surélever est devenue vitale.
[…]
UNE STRUCTURATION ORIGINALE ET SOLIDAIRE

Œuvrant pour l’intérêt général et inscrites dans l’économie solidaire, nos associations ont choisi une structuration collective originale tant pour la propriété que pour le fonctionnement quotidien. C’est ainsi qu’elles ont créé une SCI, propriétaire des murs de l’Estran, dont seules des associations peuvent être membres, créant ainsi une propriété collective en gardant un but non-lucratif. Le fonctionnement quotidien est lui assuré par une association, l’Estran, qui réunit tous les membres utilisant ces locaux.



L’association l’Estran a été créée pour animer et gérer des locaux interassociatifs à Clermont. La dizaine d’associations membres et occupantes se sentait un peu à l’étroit et il y avait des problématiques d’isolation dans le bâtiment initialement acquis en 1993 au 9 rue sous les Augustins, d’où la volonté de changer. En 2021, le collectif projette d’acheter un bâtiment voisin plus adapté. Une nouvelle SCI est constituée, mais au dernier moment les vendeurs augmentent significativement le prix. Le collectif refuse de s’aligner. Un nouveau projet démarre avec une volonté de réhausser le premier bâtiment. Le projet est lancé mais la chaudière tombe en rade. Un déménagement temporaire en location dans un autre quartier engendre une perte de liens... D’autres problèmes surviennent : des travaux de structure devaient être faits sur les bâtiments voisins mais les autorisations n’ont pas été accordées. Le projet doit s’adapter : un an de travail sur de nouvelles études qui n’aboutiront pas. En 2023, le collectif décide de vendre le bâtiment initial.
En 3 ans de travail, le collectif a évolué : des associations sont parties, des salarié-es et bénévoles aussi, d’autres ont rejoint l’aventure. Le collectif est resté locataire dans un bâtiment avec une configuration différente ; les attentes, habitudes et besoins ont bougé. Ces conditions ont érodé le collectif. Les énergies se sont amenuisées pour un projet d’achat. Une salariée a été mobilisée pour prospecter de nouveaux locaux, en lien avec la municipalité. Mais comment faire pour impliquer tout le monde ? Le projet repose sur quelques structures et personnes, certains n’ont pas connu le 1er projet…


III. Echanges en petits groupe en fin d’atelier

Groupe table :
- Bien aimé l’idée de la check list pour soigner la fin des lieux
- Faire une fête, enjeu de laisser les traces.
- Une charge émotionnelle forte et pas forcément les espaces pour les exprimer.
- Volonté de laisser des traces communes
- Prendre du temps collectif d’analyse.
- Clairement se positionner sur la fin : résister ou accepter ?
Groupe canap’ :
- Comment prendre soin des personnes, des équipes et… de ceux qui portent ?
- Arriver à clarifier les choses dès le début, les lignes rouges. Se le dire dès le départ, qu’on n’est pas tous dans le même positionnement vis-à-vis de la commune. Besoin d’espaces de discussion.
- Temporalités différentes au sein d’un même collectif.
Au global :
- Décomposition qui impacte les individus et démotivation progressive. La mairie évite un squat en accueillant des assocs sans pour autant se poser la question de leur devenir...
- Pour ne pas vivre la fin comme une décomposition : se soucier de la température à l’interne.
- Comment valoriser ce legs : ce point où on se rencontre, s’investit... etc, c’est du patrimoine et du lien social - « un monument historique vivant ». Avoir un label du lieu serait précieux ?.
- « On se montre ou on se cache (sur nos positions politiques, etc) ? »
- Réfléchir avant, pendant et après la fin.
- Qui anime ? Qui décide ? Qui porte ça ?
- être accompagné par des professionnels de la santé mentale. Temps spirituel pour se questionner sur le sens individuel et collectif de ce qu’on vit, se relier en tant que collectif…